En cette fin d’été, la banque centrale des Etats-Unis a fait savoir qu’elle optait pour le maintien de taux d’intérêt durablement bas, voire négatifs, en raison d’une activité déclinante et d’un contexte politique évolutif. Cette mesure a été présentée à la communauté financière comme un changement de priorité concernant le niveau de l’inflation, désormais souhaitée à plus de 2 %. Objectif discutable, alors que les rémunérations de la plupart des acteurs de l’économie américaine peinent à être indexées sur le pouvoir d’achat du dollar pour leur consommation courante. Outre le peu de crédibilité accordée à cette mécanique monétaire supposée « accommodante » et aux effets approximatifs sur les prix, cette option ne manquera pas d’accentuer des écarts de revenus déjà excessifs. De la sorte se trouveront pérennisées les mesures « exceptionnelles » mises en place à la suite de la grande crise de spéculation financière (dite des « subprimes ») de 2008 sous la férule de Ben Bernanke, gouverneur de 2005 à 2014 : elles ont été poursuivies sans retenue par ses successeurs, Janet Yellen et Jerome Powell. La « Fed » continuera jusqu’en 2024 sa politique de « Quantitative Easing » (« Assouplissement quantitatif »), en rachetant massivement, non seulement des obligations publiques et privées, mais éventuellement des actions, sur les marchés financiers internationaux. En réalité, la courbe actuelle des taux d’intérêt prive les banques centrales, de leur levier principal d’intervention, comme l’ont démontré les expériences hasardeuses conduites aux Etats-Unis en 2013 (objectifs de « Yield curve control »). Depuis le début de 2020, la banque centrale américaine a fait passer son total de bilan de 4,2 trillions $ à 7,2 trillions $, fin juin 2020.Redoutant une envolée de l’euro, la BCE a suivi le même type de stratégie monétaire, en poursuivant son programme actuel de « QE » (dit « PSPP ») ; il s’y ajoutera un programme d’achats liés à la pandémie (dit « PEPP ») qui s’élèvera à 1.350 milliards € jusqu’en 2021. En principe indépendantes des gouvernements, les banques centrales des principales économies occidentales sont prisonnières des marchés financiers internationaux inondés par des émissions de dettes publiques et privées ; leurs comportements « mimétiques » soulèvent un problème de légitimité démocratique. De lourds dommages collatéraux proviennent de la fiction artificiellement entretenue de l’argent gratuit. Outre la tentation du surendettement public et privé, la surévaluation des actifs financiers et immobiliers perturbe, par un effet de richesse apparent, la rationalité des choix économiques des particuliers et des entreprises. Signe des temps, la valeur de l’or a doublé depuis 10 ans pour atteindre un sommet de 2.000 $ l’once en août 2020, après une progression spectaculaire de 34 % depuis le 1er janvier de cette année. Les effets nocifs de ces pratiques monétaires promettent l’éclatement périodique de bulles spéculatives de dimension systémique. Entrainant de fortes détériorations de leurs conditions de vie, ces crises à répétition détruisent la confiance des populations dans le système économique et financier et suscitent des critiques à l’égard de ses « élites » accusées, parfois à juste titre, de « technocratie déconnectée » des réalités quotidiennes. Cette thérapie de choc sans issue prévisible avait été imposée dans l’urgence au système bancaire par les comportements aberrants d’opérateurs financiers des salles de marchés sur les produits dérivés, via notamment l’effet viral d’une titrisation toxique. Les moyens exorbitants mis en œuvre par les banques centrales n’ont pas permis jusqu’ici de réduire la vulnérabilité du système financier dans son ensemble. Les laborieux efforts engagés pour maîtriser les risques systémiques ne paraissent plus à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui (Cf. Allemagne d’Aujourd’hui-Avril-Juin2009 : « L’Allemagne et la France face à la crise d’hyperspéculation globale »). Les statistiques de la « Banque des Règlements Internationaux » (« BRI »), publiées en mai 2020, suggèrent que ces pratiques spéculatives à hauts risques perdurent, notamment sur les opérations de gré-à-gré réalisées par les traders sur produits dérivés (« OTC » : « Over the Counter »). Les montants des « nominaux notionnels » sur les marchés dérivés de devises ne cessent de croître, dans des proportions que ne justifient pas les besoins réels de couverture des transactions réelles (72 trillions $ US fin 2019) au sein du système bancaire officiel. Les accidents visant des banques systémiques restent probables comme l’illustre l’évolution décevante de la Deutsche Bank (Cf. Allemagne d’Aujourd’hui-Octobre-Décembre 2016 : « Deutsche Bank, un maillon faible dans un univers financier à hauts risques ? » et Avril-Juin 2017 : « Actualité de la Deutsche Bank ») depuis 2008. En France, la Société Générale, victime des agissements du trader Jérôme Kerviel du fait de graves défauts de contrôle interne, a perdu 90 % de sa valeur boursière depuis 10 ans, creusant une forte décote par rapport à ses fonds propres.

La « BCE » et les banques centrales européennes se trouvent à la croisée des chemins dans un monde désormais global et multipolaire, tant sur le plan culturel et technologique qu’économique et social. La solution de facilité consiste pour elles à emboiter le pas à la « Fed », abandonnant un faible espoir de souveraineté effective ; ce mimétisme confirmerait la dépendance de l’Europe en tant que marché captif des Etats-Unis dans les domaines industriels, commerciaux et financiers. En maintenant, par des artifices comptables, dangereux et mal maîtrisés une stratégie d’argent gratuit, les autorités monétaires occidentales condamnent la rémunération de l’épargne à la portion congrue en fragilisant le portefeuille de l’épargnant moyen, « l’average common investor », qualifié en bon français de « veuve de Carpentras », voire de « dentiste belge » outre-Quiévrain. Par ailleurs, ces pratiques monétaires aventureuses mettent à mal la rentabilité des opérations de crédits bancaires et la solvabilité des institutions qui devraient satisfaire les besoins normaux de l’économie et de l’emploi. La perte de confiance généralisée conduit paradoxalement à un excès d’épargne de précaution, à la fois mal rémunérée et détournée des investissements opportuns dans l’économie réelle, en Europe comme ailleurs. Cette prise de conscience tardive restera sans effet tant que le conformisme institutionnel prendra le pas sur la responsabilité civique des dirigeants en charge des politiques monétaire à l’égard de leurs compatriotes. L’éthique ordonne de s’opposer à de puissants « lobbies » transnationaux qui sont à la manœuvre pour défendre leurs intérêts à court terme auprès des sphères politiques. Parties prenantes de ce débat, les dirigeants des banques centrales n’ignorent pas les différences structurelles d’architectures financières de part et d’autre de l’Atlantique et doivent en tenir compte pour aligner leurs objectifs et leurs comportements : l’épargne longue est concentrée dans les fonds de pension aux Etats-Unis (actifs estimés à 32 trillions $ au plan mondial) alors que celle-ci est largement placée en assurance-vie en Europe continentale; les financements des entreprises passent par les marchés en Amérique tandis que les crédits bancaires prédominent dans l’Union. Ce serait un miracle si les mêmes causes produisaient les mêmes effets selon des contextes aussi différents. La tentation de l’isolement au profit d’une hypothétique « démondialisation » doit être écartée au profit d’une participation active mais critique aux « revues stratégiques » de la « BCE » et de la « Fed » que leur impose la crise sanitaire mondiale. La tentation d’un statu quo durable joint au confort d’une pensée unique ne saurait prévaloir sur la recherche de solutions innovantes en situation de fragilité extrême. Des stratégies originales ont été suivies par les puissances extrême-orientales. Au moment du départ du Premier Ministre Shinzo Abe ; comment apprécier les résultats mitigés de la politique nippone (« Abenomics ») qui a pourtant placé le yen, grâce à l’usage d’une épargne nationale importante, au service de l’industrie et des exportations, depuis 2012 ? Avant comme après la crise sanitaire, le taux de chômage japonais se maintient pourtant au niveau de 3 %, tout en favorisant certains gains de productivité. Les offensives de l’Empire du Milieu à l’égard des économies occidentales mériteraient d’autres commentaires en raison des manipulations monétaires de la monnaie chinoise… dont les initiateurs paraissent jusqu’ici peu sensibles aux menaces du Président Donald Trump. Pour la première fois depuis longtemps, la Chine va connaître une année de stagnation en 2020, ce qui remettra en cause certains de ses modes de fonctionnement. Les sorts de nombreux pays émergents sont par ailleurs préoccupants puisque, d’après les informations disponibles, 20 pays « pauvres » se trouveraient en situation de surendettement chronique à la suite de la crise sanitaire. Le « Club de Paris » a accepté le 15 avril la suspension des échéances de l’année 2020, pour 77 pays, représentant un montant de 14 milliards $. Parmi d’autres, l’avenir des économies indiennes, brésiliennes, mexicaines ou argentines suscite de graves inquiétudes qui pourraient déboucher sur des crises politiques. Malgré ou en raison de ce contexte de vulnérabilité, les argentiers des deux principales économies européennes, l’Allemagne et la France, disposent, à court terme, d’une marge de manœuvre non négligeable, en raison des périls encourus par les institutions qu’ils ont la responsabilité de contrôler. Il en va de leur crédibilité personnelle au plan politique et humain. Au-delà des débats idéologiques, des outils statistiques peu fiables ainsi que de la complexité du vocabulaire scientifique, il convient de reconsidérer, en termes de valeurs sociétales, les priorités assignées aux banques centrales des deux principales économies de l’Union européenne. Elles peuvent retenir en priorité :

– soit le développement local de l’économie réelle et des emplois durables, d’une part,

– soit le soutien indéfectible des marchés financiers internationaux et de leurs acteurs, d’autre part.

L’expérience montre qu’il est impossible de concilier simultanément ces deux objectifs à partir des mêmes dispositifs monétaires. Cette question mérite d’être posée alors que les guichets monétaires viennent de déverser en quelques mois plusieurs trillions d’euros et de dollars (« helicopter money ») sur les marchés financiers de la planète. Le moment est venu de s’interroger sur la raison d’être et le bon usage de ces fonds issus du privilège de création monétaire, dirigés invariablement vers les marchés financiers par les banques centrales devenues des acteurs majeurs de marchés.

Des interventions soigneusement calibrées et coordonnées pour canaliser rapidement l’épargne de précaution vers les fonds propres des entreprises créatrices d’emploi, dans le respect des normes « ESG » (« Environnementales, sociales et de Gouvernance »), constitueraient des initiatives décisives de la Banque de France et de la Bundesbank. Ces financements « fléchés », antidotes aux surendettements publics et privés qu’encourage dangereusement la politique monétaire actuelle, reposeraient sur une sélection objective d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) françaises et du « Mittelstand » allemand, choisies pour leurs notations bancaires, leurs capacités compétitives et leurs projets d’avenir. Cette politique volontariste, destinée à orienter l’épargne stable au service de l’emploi local et de l’investissement, dans le respect d’une transition écologique cohérente et contrôlée, de part et d’autre du Rhin, marquerait d’une pierre blanche l’actuelle présidence allemande de l’Union. Les parties prenantes concernées devraient infléchir les missions prioritaires des banques centrales en les invitant à émettre elles-mêmes ou par des filiales « ad hoc » des instruments financiers de capitaux propres auprès de l’épargne institutionnelle de l’assurance-vie. Les capitaux issus de ces émissions globales seraient investis, dans les capitaux permanents d’entreprises de taille moyenne. La stabilité de ces ressources à long terme bénéficiant de rémunérations variables, déductibles de l’impôt sur les sociétés, serait ainsi proposée via des titres participatifs, subordonnés ou hybrides adaptés aux besoins en capitaux propres. Destinée à respecter simultanément les intérêts des épargnants et des entrepreneurs, ce mode de financement éviterait des prises de contrôle « sauvages » d’activités stratégiques. De l’ampleur de cette action ambitieuse pourrait aussi dépendre la remontée progressive des taux d’intérêt et un meilleur contrôle des parités de l’euro. Cette stratégie au service des populations de nos sociétés démocratiques, contribuerait à la survie du modèle de solidarité écologique, intergénérationnelle et sociale prôné par l’Union européenne.

 

Note : Les arguments développant ces thèses sont publiés dans la revue trimestrielle N° 233 (juillet-septembre 2020) et sur www.cairn.info