Nous sommes au 18ème siècle et la variole fait des ravages dans la population. À tel point qu’on estime qu’elle est la cause directe d’un décès sur douze en Europe. Les vaccins n’existaient pas encore et on comprenait peu de choses sur les maladies en général. Survivre à la variole était plutôt une question de « chance » : environ une personne infectée sur huit mourait. L’un des rares espoirs était la variolisation, une procédure rustique d’inoculation de l’infection – en particulier aux nouveau-nés – qui était pratiquée dans certaines régions de l’Est, notamment en Inde et en Chine. Elle fut introduite en Europe depuis Constantinople, et a connu une certaine popularité auprès des classes supérieures.

En cas de succès, la variolisation garantissait une immunité à vie contre la variole. Le problème était qu’une personne variolisée sur 200 développait la maladie et en mourait. Alors que faire ?

Varioliser la population en masse, condamnant une proportion non négligeable de celle-ci à une mort presque immédiate, ou laisser aller le « cours naturel des choses », mais avec un nombre sans doute plus élevé de décès ?

Le Suisse Daniel Bernoulli s’est attaqué à ce problème. Alors que les contributions les plus reconnues de son extraordinaire famille de scientifiques sont dans le domaine de la physique et des mathématiques, Daniel s’est intéressé également à la physiologie et à la médecine. Personne n’était donc plus apte que lui à résoudre ce dilemme.

À l’époque, les recensements de la population étaient presque inexistants. Bernoulli a eu recours à un document très particulier : un registre complet des naissances et des décès dans la ville polonaise de Wroclaw, établi par un autre scientifique célèbre et aux multiples facettes. Il s’agit de nul autre qu’Edmund Halley, universellement connu pour ses observations d’une comète qui porte aujourd’hui son nom (et qui passera à nouveau près de la Terre en 2061).

Mais les données dont disposait Bernoulli n’étaient pas plus que ceci : des naissances et des décès, sans aucune mention de leurs causes (le mot « variole » n’est mentionné nulle part dans le document de Halley). Visionnaire, Bernoulli a réalisé qu’il n’avait besoin de rien d’autre et, après avoir travaillé dur, est arrivé à une conclusion étonnante : si l’on procédait à une variolisation massive, l’espérance de vie passerait de 27 ans et 3 mois à 29 ans et 3 mois – un gain de plus de 10 % ! À titre de comparaison, imaginez qu’une personne nous dise aujourd’hui qu’il est possible d’augmenter l’espérance de vie en France de plusieurs années d’un coup, et que la recette tient en une stratégie liée à une équation bien résolue !

Comment Bernoulli en est-il arrivé à cette conclusion ? Il a travaillé sur les bases de deux théories qui venaient de mûrir : les probabilités et les équations différentielles. Il a développé les connaissances de base qui lui ont permis de réaliser le miracle que les mathématiques ont rendu possible à travers l’histoire : anticiper par le raisonnement et le calcul des circonstances qui peuvent même être hors de notre portée.

Dans son contexte, ses équations lui ont permis de reconstituer grossièrement la taille de la population de Wroclaw si jamais tous les gens avaient été variolisés.

Bernoulli a présenté son travail en 1760 à l’Académie des sciences de Paris et a reçu une approbation presque unanime. Mais pour d’étranges raisons, il ne plaisait pas au grand encyclopédiste Jean le Rond d’Alembert, qui opposait une vision plutôt individualiste à la perspective sociale et de santé publique de Bernoulli. Bien que le Français ait fait des remarques justifiées, il ne semblait pas comprendre pleinement les arguments mathématiques du Suisse, en particulier ceux de nature probabiliste. Comme d’Alembert avait un grand poids politique dans l’académie, il a pu garder sous le coude les travaux de Bernoulli pendant près de dix ans. Dans l’intervalle, il a publié son propre travail qui contenait des conclusions presque opposées à celles de ce dernier.

La demande de Bernoulli de varioliser la majeure partie de la population n’a jamais été mise en œuvre, d’abord à cause du comportement de d’Alembert, puis parce que quelques décennies plus tard, l’Anglais Edward Jenner a mis au point le vaccin contre la variole. Malgré cela, son texte a fait naître l’épidémiologie mathématique en tant que discipline solide à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. Cela a été confirmé suite aux travaux de R. Ross sur la malaria (pour laquelle il a reçu le prix Nobel de médecine en 1902), qu’il modélisera plus tard mathématiquement en collaboration avec Hilda Hudson (également célèbre pour ses travaux en algèbre et en géométrie). Mais la consécration définitive a eu lieu entre 1927 et 1932 avec l’émergence des modèles épidémiologiques des Écossais W. Kermack et A. McKendrick, qui nous permettent aujourd’hui d’orienter nos stratégies face à des foyers infectieux comme ceux du Covid-19.

La réalité actuelle est très différente de celle du 18ème siècle. À cette époque, le débat sur l’applicabilité de la variolisation était parfaitement valable, au-delà des calculs de Bernoulli.

Cependant, dans notre monde contemporain, où les dimensions éthiques sont fortement suivies, il est difficile de comprendre la résistance d’un pourcentage non négligeable de la population à la vaccination. D’autant plus qu’une grande partie de ce rejet provient d’un article de référence de 1998 sur un vaccin spécifique (le ROR, qui protège contre la rougeole, la rubéole et les oreillons), reconnu plus tard comme hautement frauduleux et pour lequel son auteur principal, Andrew Wakefield, a été expulsé de l’Agence médicale générale britannique.

La science a toujours été prête à apporter des solutions à nos problèmes, tout en étant ouverte à la mise en évidence de ses propres limites et même de ses erreurs. C’est grâce à la science que l’humanité a réussi à contenir et éradiquer de nombreuses maladies dans le passé, dont la variole. Une fois de plus, c’est une science rigoureuse et transparente qui nous permettra de commencer à surmonter l’épidémie qui nous touche aujourd’hui.

 

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