Le livre appelle à repenser radicalement la relation entre l’entreprise privée et la liberté et la dignité des travailleurs. Il décrit à grands traits un déclin séculaire de l’idée progressive du marché libre. En effet, de la guerre civile anglaise au milieu du 17e siècle, jusqu’à Abraham Lincoln 200 plus tard, il y avait de bonnes raisons d’être optimiste quant à la capacité des marchés libres à promouvoir l’égalité de statut et de rang. Cet optimisme a cédé la place – avec la révolution industrielle, et pour les raisons décrites plus loin – à un pessimisme concernant la montée des inégalités et de relations de domination sur le lieu de travail. Travailler à son compte est devenu moins facile et les travailleurs ont eu moins d’alternatives à l’autorité arbitraire des managers. L’étendue de cette autorité est devenue extrêmement large, ce qui rend les travailleurs très vulnérables. L’idéologie du « marché libre » (free market thinking) d’aujourd’hui – parmi les universitaires, les intellectuels et les politiciens – donne une image distordue de la condition réelle de la plupart des travailleurs du secteur privé, sans voir le degré d’arbitraire auquel les travailleurs du privé sont soumis.

Dans une première partie, Elizabeth Anderson fait valoir que la théorie politique et économique du marché libre – aujourd’hui associée aux libertariens et à la droite politique – est à l’origine un programme égalitaire et progressiste : depuis les Niveleurs en Angleterre au 17e siècle jusqu’à la guerre civile américaine, la « société de marché » était souvent comprise « comme une société libre d’égaux ». Anderson esquisse les grandes lignes de l’égalitarisme de marché du début de la période moderne, en se concentrant sur les Niveleurs, John Locke, Adam Smith et Thomas Paine, entre autres. Les libertés économiques et le libre marché s’opposaient aux hiérarchies sociales dans l’économie, la politique, la religion, la société et la famille. Comme elle le résume joliment :

L’opposition aux monopoles économiques faisait partie d’un programme plus large de démantèlement des monopoles dans tous les domaines de la vie sociale : pas seulement les guildes, mais les monopoles de l’Église et de la presse, la monopolisation du vote par les riches, et la monopolisation du pouvoir familial par les hommes. Si l’on éliminait les monopoles, un nombre bien plus important de personnes seraient en mesure d’atteindre l’indépendance personnelle et de devenir des hommes et des femmes sans maître.

Aux 17 et 18e siècles, un penseur comme Adam Smith partait du principe que les hommes libres opérant sur des marchés libres seraient des artisans, des marchands ou des participants indépendants dans de petites entreprises manufacturières. La fabrique d’épingles de Smith – qui illustrait la division du travail – comptait dix employés. Thomas Paine et les pères fondateurs américains, qui privilégiaient la liberté économique et politique, partaient du principe que la majeure partie de la population travaillerait en tant qu’indépendants. À la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle, les salaires du marché libre étaient élevés aux États-Unis en raison de la pénurie chronique de main-d’œuvre, et le travail indépendant était une option envisageable pour presque tous les hommes blancs. Il était donc logique d’assimiler liberté économique, marché libre et indépendance.

Les égalitaristes du marché libre à l’ancienne mode étaient d’ailleurs loin d’être des libertariens doctrinaires dans leurs propositions politiques. Nombre d’entre eux, comme Smith et Paine, prônaient l’éducation publique, et Paine proposait un système d’assurance sociale universelle, comprenant des pensions de vieillesse, des assurances-vie pour le survivant et des allocations d’invalidité pour les familles dont les membres ne pouvaient plus travailler, ainsi qu’un système universel d’aides aux parties prenantes.

Résumant l’égalitarisme du marché libre du 17e siècle jusqu’au 19e siècle, Anderson observe que :

Le plus grand espoir de Smith – espoir partagé par les radicaux ouvriers, des niveleurs aux chartistes, de Paine à Lincoln – était que la libération des marchés augmenterait considérablement les rangs des travailleurs indépendants, qui exerceraient leur talent et leur jugement dans la gestion de leurs propres activités productives, indépendamment des patrons micro-managers.

La révolution industrielle, en submergé l’économie des petits propriétaires et les possibilités de travail indépendant, a radicalement modifié les hypothèses sur lesquelles reposait l’égalitarisme du marché libre. De ce fait, la conception du marché libre s’est éloignée de ses premiers fondements égalitaristes. À la suite de Thomas Paine, les penseurs du marché libre ont de plus en plus considéré l’État comme une entité qui abuse de son pouvoir au nom d’intérêts particuliers. L’autre cause est la révolution industrielle.

Ces changements radicaux et le décalage qui en a résulté entre l’idéologie du marché libre et la réalité, ont donné naissance, selon Anderson, à une « relation symbiotique entre le libertarisme et l’autoritarisme qui entache notre discours politique jusqu’à ce jour ».

Dans la deuxième partie du livre, Anderson avance son affirmation la plus saisissante : l’entreprise industrielle moderne équivaut à un système de « gouvernement privé » et de « dictature » arbitraire et sans comptes à rendre :

La plupart des travailleurs aux États-Unis sont gouvernés par des dictatures communistes dans leur vie professionnelle. En général, ces dictatures ont le pouvoir légal de réglementer la vie des travailleurs en dehors des heures de travail – leurs activités politiques, leur discours, le choix de leur partenaire sexuel, la consommation de drogues récréatives, d’alcool, de tabac et d’exercice physique… La plupart des employeurs exercent cette autorité en dehors des heures de travail de manière irrégulière, arbitraire et sans avertissement… Seule la moitié des travailleurs étatsuniens bénéficient d’une pleine liberté de parole en dehors des heures de travail face à l’ingérence de l’employeur.

Anderson soutient que le gouvernement privé existe lorsque les gens sont soumis, dans une partie de leur vie, à des autorités qui peuvent leur donner des ordres et imposer des sanctions en cas de non-conformité. Les libertariens, les économistes et les politiciens du marché libre assimilent au mépris de la réalité les mots de liberté et d’entreprise privée. La plupart des gens méconnaissent radicalement la nature de la liberté et de ses deux contraires que sont la domination et la dictature. Tout comme la défense de la propriété privée dépend d’un État fort, il en va de même pour de nombreuses formes de liberté.

Les théories actuelles de l’entreprise aident à expliquer pourquoi les très grandes entreprises existent et sont pilotées par différentes couches de hiérarchies. Comme l’observe Anderson, « les contrats de travail efficaces sont… nécessairement incomplets », les dirigeants doivent disposer d’un pouvoir discrétionnaire pour coordonner les activités des travailleurs. Mais ces théories n’expliquent pas l’étendue de l’autorité des employeurs sur la vie des travailleurs. « En vertu du principe de l’emploi à volonté [Employment-at-will, la forme habituelle du contrat de travail aux États-Unis, qui n’existe que rarement en Europe, note de Vox-Fi], les travailleurs cèdent en fait tous leurs droits à leurs employeurs, à l’exception de ceux qui leur sont spécifiquement garantis par la loi, par exemple pour la durée de la relation de travail. » Il en résulte que « l’autorité des employeurs sur les travailleurs, en dehors de la négociation collective et de quelques autres contextes… est vaste, arbitraire, et ne fait l’objet d’aucun compte-rendu, d’aucune procédure ni d’aucun appel ». La gouvernance du lieu de travail « est une forme de gouvernement privé », encadrée par la loi.

Bien sûr, les travailleurs qui s’opposent aux conditions de leur emploi peuvent démissionner. Mais le coût de la sortie est extrêmement élevé pour beaucoup. Nier l’autorité des employeurs sur les travailleurs en raison de la liberté de sortie, dit Anderson, « c’est comme dire que Mussolini n’était pas un dictateur, parce que les Italiens pouvaient émigrer. » Les penseurs et les politiciens libertariens sont, selon Anderson, aveugles à la véritable nature de l’emploi parce qu’ils reprennent implicitement des hypothèses qui ne tenaient qu’avant la révolution industrielle, lorsque le travail indépendant et l’indépendance économique étaient à la portée de la plupart des travailleurs.

Il s’agit dans ce livre d’un réquisitoire contre la pensée du marché libre d’aujourd’hui. Anderson admet que les « gouvernements privés » n’ont pas les pouvoirs coercitifs directs des États et qu’ils s’abstiennent souvent d’exercer une grande partie de ce pouvoir sur la vie des travailleurs, s’il s’agit notamment des travailleurs qualifiés et à revenu élevé.

Anderson conclut en suggérant divers moyens d’accroître les protections des travailleurs contre les traitements arbitraires : il s’agit notamment de renforcer les droits de sortie, d’élaborer une déclaration des droits des travailleurs et de leur permettre de mieux se faire entendre, notamment en améliorant le soutien juridique aux syndicats et à la négociation collective. Plus important encore, notre discours public devrait reconnaître la réalité de la soumission des travailleurs à un gouvernement privé arbitraire sur le lieu de travail et explorer les moyens d’y remédier.

Ce livre impressionne et jette un nouvel éclairage sur le pouvoir et la justice sur le lieu de travail – des questions importantes pour la vie de chacun et trop rarement examinées.