Pour les entreprises, la saison des assemblées générales se termine. Certaines d’entre elles en ont profité pour introduire dans leurs statuts leur « raison d’être », cet engagement que la loi Pacte de 2017 a introduit dans le droit commercial à la suite du célèbre rapport Nota-Sénard. Le risque était loin d’être négligeable. Il leur fallait du courage pour affronter leurs actionnaires, et ceci par une majorité qualifiée, car il ne s’agit rien moins que d’un changement des statuts. Beaucoup d’entreprises, prudentes, avaient évité de les soumettre à vote.

Ouf ! Fausse alerte. Les actionnaires les ont votées en moyenne à… 99%. Pourtant, s’ils les avaient mieux lus, ils auraient dû rester épouvantés par la force juridique, l’envergure et l’audace des textes votés, et surtout les sanctions qui à coup sûr vont tomber sur les entreprises en cas de manquement. Quel risque sur la valeur boursière !

Qu’on en juge :

FDJ : « Le jeu est notre métier, la contribution à la société notre moteur et la responsabilité notre exigence. »

Worldline : « Nous concevons et exploitons des services de paiement et de transactions numériques pour contribuer à une croissance économique durable, renforcer la confiance et la sécurité dans nos sociétés. Nous les rendons respectueux de l’environnement, accessibles au plus grand nombre, tout en accompagnant les transformations sociétales.”

Icade : « Concevoir, Construire, Gérer et Investir dans des villes, des quartiers, des immeubles qui soient des lieux innovants […]. Des lieux où il fait bon vivre, habiter, travailler. »

GTT : « ​Notre mission est de concevoir des solutions technologiques de pointe pour une meilleure performance énergétique. Nous mettons notre passion de l’innovation et notre excellence technique au service de nos clients, afin de répondre à leurs enjeux de transformation d’aujourd’hui et de demain. […] »

Engie : « La raison d’être d’ENGIE, c’est d’agir pour accélérer la transition vers une économie neutre en carbone, par des solutions plus sobres en énergie et plus respectueuses de l’environnement. »

Celle de Michelin, qui a donné le ton, sous l’influence du grand prêtre de la raison d’être, Jean-Dominique Sénard quand il en était le président, reste quand même la plus poétique : « Offrir à chacun une meilleure façon d’avancer ». Mais la palme de l’humour revient à Petit-Bateau : « Du côté des générations futures depuis 1893. »

D’accord ! une bonne partie n’est qu’une redite de la raison sociale, et le risque encouru est faible. Mais il suffit de passer à l’antonyme pour mesurer l’audace de ces engagements : « Nous ne rendons pas nos services de paiement respectueux de l’environnement. La responsabilité n’est pas notre exigence. Nous construisons des lieux où il ne fait pas bon vivre. »

Beaucoup d’énergie a été dépensé dans le processus. GTT annonce, comme les autres, que c’est « le fruit d’un large travail collaboratif de plusieurs mois, associant ses parties prenantes, dont, au premier chef, l’ensemble de ses collaborateurs ». Les 99,99% de vote favorable qu’elle a obtenu de ses actionnaires sont amplement mérités.

Les consultants sont aussi à remercier car ils ont travaillé durement. Cela devient d’ailleurs un vrai business. Un cabinet nommé B-Harmonist envoie des pubs : https://b-harmonist.com/fr/livres-blancs/recevoir-etude-60-raisons-d-etre/. Son accroche, sa « raison d’être » : « Comment faire émerger une raison d’être vraiment authentique et énergisante ? »

Beaucoup, au moment de la discussion de la Loi Pacte, celle qui allait donner naissance à la raison d’être, voyaient en elle le moyen de renforcer les statuts, un document qu’on allait désormais lire, restaurant sa fonction première de texte fondateur de la société. On pourrait y écrire des choses qui mordent, qui engagent, des objectifs opposables. Introduisant ainsi un pacte de confiance entre l’investisseur et la société, on pourrait déroger à la simple optimisation de la valeur pour l’actionnaire, dès lors que celui-ci trouverait une forme de valeur particulière, non nécessairement pécuniaire, dans sa participation. Or, voici qu’on peut même faire des raisons d’être sans les mettre dans les statuts.

Certains, reprenant à l’envers ce mot de Bismark qui comparait le vote des lois à la fabrication des saucisses, disant que c’est le résultat qui est bon mais qu’il ne faut pas mettre son nez dans la fabrication, soutiennent que la phrase finale, si décevante soit-elle, ne doit pas cacher le processus interne très fécond grâce auquel on a pu la rédiger. La réalité est souvent tout autre. Elle rappelle trop ces séminaires pour cadres dirigeants, dans un lieu agréable, où l’on accouche mollement des « valeurs » qui caractérisent l’entreprise. Les mêmes poncifs y reviennent : implication (pardon ! commitment), sens du client, travail collectif…,  voici ce qu’on retiendra comme très spécifique, qu’on mettra dans la com interne, ignorant au passage que les entreprises X et Y ont procédé à la même maïeutique molle qui aura sans surprise fait émerger les mêmes lieux communs. Sans faire avancer le sujet d’un iota : la valeur mise en exergue, désormais étiquetée raison d’être, est un pâle substitut d’une réelle motivation intériorisée et collective chez les salariés, a fortiori d’un engagement opposable aux tiers.

Alors, comme on s’approche des vacances après une année éprouvante, allons-y de quelques suggestions pour des raisons d’être vraiment authentiques et énergisantes. Choisissez le mode :

Pessimiste – FDJ : « 100% de ceux qui ont perdu ont joué »

Réaliste – Icade : « La rente foncière, c’est mon affaire ! »

Latiniste – Petit Bateau : « Fluctuat nec mergitur »

Mafieux – Worldline : « Il est où ton fric ? »

Stonienne – Engie : « I still love you Baby »

Gonflé – Michelin : « Dégonflés ! »

Alcooliques anonymes – GTT : « …mais promis j’arrête ! »

 

Peut-on pour finir citer une raison d’être authentiquement énergisante que quelque pubard audacieux avait autrefois suggérée à BNP Paribas : « Votre argent m’intéresse » ?