On définit habituellement le marché comme un lieu ou une institution où s’échangent des biens et services par le biais d’achats et de ventes le plus souvent monétaires. Cette conception est restrictive. Le grand économiste Alwin Roth, prix Nobel d’économie, les définit avant tout comme des lieux d’appariement, où, de façon non coordonnée, des demandeurs et des offreurs se rencontrent et doivent s’apparier. Vox-Fi recommande son bouquin : « Les marchés où l’argent ne fait pas la loi », Deboeck, 2017, même si l’éditeur a idiotement traduit le titre de la version anglaise[1].

Vu ainsi, il y a un « marché » du mariage, même s’il n’y a la plupart du temps aucun élément monétaire, hors le système des dots en voie de disparition. Il faut trouver son chacun et sa chacune, et ce n’est pas toujours simple. La bonne image est le bal où il faut assez vite, mais pas trop, s’élancer vers son ou sa partenaire si on ne veut pas finir seul au bar à écluser les bières. Les manuels d’économie décrivent l’ajustement du marché sous une forme très naïve, comme le simple croisement d’une courbe d’offre et de demande, alors que l’image du bal montre à quel point, sur beaucoup de marchés, l’appariement est sacrément plus complexe.

Les sites en ligne révolutionnent l’appariement (matchmaking). On le voit pour Booking, Leboncoin, Airbnb, etc. Il en va ainsi pour les rencontres amoureuses. Plus d’un tiers des Américains qui se sont mariés depuis 2005 se sont rencontrés sur Internet. Ce chiffre surprenant s’applique aux États-Unis, où une sorte de pudibonderie généralisée fait qu’il est de plus en plus difficile de trouver son partenaire sur le lieu de travail, où pourtant, work addicts, les Américains passent le plus clair de leur temps. (Work addicts peut-être, mais on ne dit pas trop le temps qu’ils y passent sur Internet à chercher leur chacun/chacune – et autre chose d’ailleurs.) D’autant que les sites internet sont des instruments formidables, élargissant fortement l’espace du marché, en proposant toutes les gradations entre la drague d’un soir et l’amour durable.

On renvoie à un excellent papier de François Lévêque, prof à l’École des Mines, publié sur le site ami Variances : « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’économie des sites de rencontres (sans jamais oser le demander) », dont une version courte figure dans Le Monde du 17 juillet.

Et le lisant, on trouve un renvoi fort intéressant à la revue « Sociological Science », qui donne le graphique Vox-Fi de la semaine. Il présente la durée de la relation selon une rencontre initiale en ligne ou « en présentiel » comme on dit aujourd’hui. Le voici :

 

 

On y voit la proportion de couples restant unis à une certaine période, courbe noire pour les rencontres en ligne, courbe rouge pointillée pour les rencontres « en physique ». Les rencontres en ligne ont tendance à être les plus durables. C’est certes statistiquement peu distinguable, mais qu’importe : les mariages qui finissent par une séparation ont représenté environ 6% des personnes qui se sont trouvées en ligne, comparativement à 7,6% pour les autres. Et le taux de satisfaction dans la relation est légèrement plus fort.

Pour forcer le trait, les bons mariages étaient ceux qu’organisaient les familles, où l’amour venait comme supplément possible de la relation ; en seconde position ceux fait sur Internet ; et en dernier ceux qui proviennent des voies traditionnelles, aujourd’hui en extinction : le banc d’université, le lieu de travail, le réseau amical, le coup de foudre dans la rue… Rappelons-nous comment ça s’est passé pour nous.

 

[1] « Who Gets What – And Why. The New Economics of Matchmaking and Market Design”, 2015.