Alan Krueger, récemment disparu par suicide, restera comme un immense économiste. Sa notoriété dépasse aux États-Unis les seuls milieux académiques en raison de ses hautes responsabilités au Ministère du travail puis comme président du Conseil d’analyse économique du temps d’Obama, dans une carrière qui alternait postes opérationnels et postes universitaires. Pour les gens qui comme moi ont été allaités par Bob Dylan et les Rolling Stones, il a écrit, en association avec Marie Connolly, un formidable article sur la pop music, « Rockonomics », qui vient de paraître sous forme de livre.

Mais ce qui l’a rendu unanimement célèbre est un article de 1994, écrit avec David Card, quand il n’avait qu’un peu plus de 20 ans. Il y examinait le lien entre le SMIC et l’emploi : accroître le SMIC se fait-il au détriment de l’emploi ? une vieille question.

Soyons clairs, avant son article de 1994, on peut dire que 80% des économistes, en tout cas aux États-Unis, répondaient un franc et direct « oui » à la question. Aujourd’hui que les conclusions du papier ont été mieux digérées, les économistes répondent à 80% « ça dépend ! », une réponse certes qui ne surprend pas s’agissant d’un économiste, mais préférable à une assertion irréfléchie.

La position classique était simple : si vous montez le SMIC dans une économie concurrentielle, les entreprises vont chercher à substituer le capital au travail ou vont produire moins en raison de leur perte de rentabilité, et l’emploi diminuera. Cette conviction a sans surprise réussi à influencer le gouvernement à l’époque de Reagan et le SMIC fédéral, cette invention du New Deal de Roosevelt, a été gelé au niveau de 3,25$ pendant 10 ans (graphique). Il n’est qu’à 7$ aujourd’hui depuis 2009, mais il ne faut pas oublier que la législation sur le salaire minimum dépend aussi des États régionaux, le SMIC fédéral n’étant qu’un plancher absolu. Beaucoup d’États ont adopté récemment un SMIC à 10$, et même à 15$ pour l’État de Washington, un choix que l’entreprise Amazon a décidé de suivre, comme on le commentait récemment dans Vox-Fi.

 

 

Qu’ont fait les jeunes Krueger et Card ? Ils ont tiré parti d’une hausse subite, en 1990, du SMIC de 4,25 à 5,05$, soit près de 20% dans l’État du New Jersey, alors que le SMIC de l’État voisin de Pennsylvanie ne bougeait pas. Voici ce qui s’assimilait aussi près qu’on peut le souhaiter d’une « expérience naturelle » comme on aime à en trouver, dans un domaine, l’économie, où il est bien difficile de faire des tests en laboratoire.

Ils ont alors retenu plus de 400 restaurants de type McDonald’s de part et d’autre de la frontière. Si la thèse de l’effet négatif était juste, on devrait observer une baisse de l’emploi de restauration au New Jersey, en général des très bas salaires, du moins relativement aux restaurants de Pennsylvanie. Or, surprise, ce n’est pas une baisse qui a été observée, mais au contraire une hausse assez significative. Augmenter le SMIC accroît l’emploi, n’est-ce pas magique ?

L’explication est toute simple. Le raisonnement « classique » rappelé plus haut postule que l’économie est en situation parfaitement concurrentielle. Mais qu’en est-il si la concurrence est faussée, notamment sur le marché du travail ? qu’en est-il si McDonald’s a une position dominante dans les marchés locaux du travail et qu’elle est en mesure de payer les salariés en dessous du salaire d’équilibre, salaire qui devrait en toute logique concurrentielle s’établir au niveau de la productivité marginale (l’entreprise emploie tant que le dernier travailleur embauché accroît son profit et cesse d’embaucher au-delà) ? Qu’en est-il en clair si l’entreprise est en position d’extraire une rente, un surprofit, sur le dos de ses travailleurs, quelles qu’en soient les raisons ?

Dans ce cas, la hausse du SMIC a un effet très différent. Monter le SMIC ne rend pas l’entreprise non profitable, il ne fait que baisser le niveau de sa rente. Si la demande de restauration augmente, il reste possible d’embaucher encore, ceci tant que la rente n’est pas réduite à zéro. Il n’y a pas forcément, par ce seul effet, baisse de l’emploi, même si quelques restaurants chercheront à s’automatiser un peu plus.

Par contre, deux autres effets se mettent en place qui jouent positivement. Le premier est une hausse des revenus des bas salaires du New Jersey (et non de Pennsylvanie) et cette hausse de revenu signifie des familles qui s’arrêtent plus souvent au McDonald’s du coin. Le second est une incitation plus forte des gens à rentrer sur le marché du travail. On sait qu’aux États-Unis, le « taux de participation » à l’emploi est assez faible au regard de ce qu’il est en Europe : beaucoup de gens restent chez eux plutôt que travailler, et certains d’entre eux le font en se disant : « à ce niveau de salaire, ça ne vaut pas le coup ». Hausser le salaire fait donc rentrer sur le marché du travail des travailleurs dont la productivité personnelle (du moins celle qu’ils estiment pour ce qui les concerne) est plus forte que la productivité minimum. Et de toute façon, un meilleur salaire accroît l’effort au travail.

Les McDonald’s du New Jersey ont donc eu toute bonne raison de se féliciter collectivement de la hausse du SMIC, même si chacun d’eux individuellement a dû trogner le nez au moment de la mesure.

On voit donc désormais que la réalité est plus complexe qu’on l’imaginait, ni la naïve et très idéologique proposition classique qu’il faut à toute force ne pas gêner le fonctionnement dit « libre » du marché du travail par législation sur le salaire ; ni une proposition naïvement keynésienne selon lequel la hausse du SMIC fait toujours croître la demande et donc la production et l’emploi.

L’expérience de Krueger ne dit pas bien sûr quel est le bon niveau de SMIC. Déjà, l’effet redevient négatif dès que le surprofit des entreprises employant du personnel à bas salaires est épuisé, une marge assez haute si l’on considère le cas américain, où de nombreux indicateurs attestent d’une profitabilité bien au-delà du coût du capital et d’un recul marqué depuis plusieurs décennies de la part des salaires dans le revenu national.

Elle ne dit rien non plus du cas où les entreprises concernées produisent un bien fortement mobile et concurrencé, ce que n’est pas le service de restauration dont le marché est très local. Sur un produit très concurrencé, on verrait bien sûr les entreprises de Pennsylvanie évincer celles du New Jersey : les deux États opérant dans une même zone monétaire, pas moyen pour le New Jersey de déprécier sa monnaie pour rattraper en compétitivité.

Ceci nous amène à la France, pour montrer que la question du « bon » SMIC a comme ailleurs le caractère d’un jeu toujours stratégique. On ne dira jamais assez à quel point la déflation opérée en Allemagne au début des années 2000 en matière salariale (KurzArbeit, mesures Hartz, intégration productive forte de leur hinterland de l’Europe de l’Est…) a pénalisé ses voisins de la zone euro, particulièrement la France qui au même moment faisait le passage aux 35 heures et surtout tentait stupidement de compenser cette décision en ajustant très fortement le SMIC horaire à la hausse (plus de 20%). Il est heureux qu’un cours politique différent commence à apparaître en Allemagne et dans d’autres pays limitrophes, dont le Royaume-Uni. Car il est tout à fait possible, c’est ce que montre Krueger, d’avoir une législation qui promeut l’emploi tout en assurant une rémunération correcte pour les bas salaires, sans que l’État soit obligé d’y aller de sa poche par des aides ou exonérations aux entreprises.

Voici donc comment les économistes ont majoritairement viré de bord sur la question du SMIC. Les hommages rendus à l’occasion de la disparition de Krueger en attestent. Seule voix dissonante, assez peu élégante, celle de James Buchanan, prix Nobel d’économie, dont l’âge n’a fait qu’accroître les convictions ultra-néolibérales. Il écrit dans le Wall Street Journal que les économistes qui suivent la piste ouverte par Krueger et Card ne sont qu’« une floppée de putes qui suivent la caravane ».