Le confinement sanitaire veut dire, pour beaucoup d’entreprises, un arrêt pur et simple de l’activité, ce qui se répercute en amont et en aval dans l’économie. Avec un premier problème, à très court terme : l’activité s’arrête mais le temps continue à courir : tous les contrats privés (salaires, relations commerciales, relations financières) et les obligations envers l’État (impôts) risquent d’être en défaut et plonger la société dans une rupture généralisée des paiements. Et un second, à moyen terme : l’activité s’arrête et les travailleurs perdent leurs compétences, surtout s’ils sont mis au chômage, et le capital physique est moins entretenu.

Quel rôle pour la politique budgétaire dans ce contexte extrêmement dangereux ?

 

Priorité aux entreprises plutôt qu’aux ménages

Il y a consensus pour penser qu’en Europe, la priorité concerne les entreprises. S’agissant des ménages, il y a certes une perte de revenu, mais peu de problème de trésorerie : les achats se replient sur l’essentiel, santé et alimentation, et de toute façon les autres magasins sont fermés. Il y a évidemment une réelle inégalité entre les ménages qui disposent d’un revenu fixe et assuré, et ceux dont le revenu dépend de leur activité directe, et qui vivent avec plus d’angoisse la situation présente.

Aux États-Unis, il en va différemment puisqu’il n’y a pas comme en Europe l’ensemble des filets de sécurité, assurance chômage et santé en premier lieu, qui amortissent fortement le choc sur le revenu des ménages. C’est pour cela que le gouvernement américain va, dans son plan de soutien, distribuer de « l’argent gratuit » aux ménages (1.200€ par ménage et une prime pour les enfants), ironiquement une sorte de revenu de base universel, ce que n’envisagent pas à ce stade les gouvernements européens.

Les gens ne sont pas au travail non parce que la demande est faible et qu’il faudrait la stimuler, mais parce qu’ils sont malades ou en quarantaine. Une pure politique de relance de la demande alors que l’offre est à l’arrêt risque même de stimuler un retour de l’inflation, et rendrait la crise présente similaire au choc pétrolier du début des années 70, quand l’énergie était en pénurie.

Pour les entreprises, il faut sérier les questions, selon les quatre types d’obligations que nous venons de citer : dettes de travail, de relations commerciales, de financement long et de dettes fiscales.

Le plus simple concerne les impôts. Pour éviter la tétanie complète, l’État peut différer, ou dans certains cas annuler, le montant des impôts à verser, dont les charges sociales. Le soulagement de trésorerie est immédiat. L’État doit être bien sûr sélectif : au sens large, il représente plus de 50% du PIB. Chaque mois de congélation représente donc 50 / 12 = 4% environ du PIB, qui accroît d’autant et au même rythme la dette publique. À côté d’une telle ponction, le whatever it takes fait est un modèle d’austérité.

La dette commerciale n’est pas en un premier temps le sujet principal. Imaginons pour voir ce point qu’une chaîne de valeur entre entreprises (de type B2B) s’arrête tout à coup. Le client ne paie plus, mais le fournisseur à son tour non plus. Cette congélation subite ne pose pas trop de problèmes dans l’immédiat en raison des délais de paiement. Si les ventes s’arrêtent le jour J, cela ne signifie pas une baisse de trésorerie pendant les 60 premiers jours, tout au plus une baisse du poste clients. Dans le même temps, l’entreprise arrête ses achats de fournitures, mais doit bien sûr continuer à payer ses achats antérieurs si jamais le cycle de production n’est pas immédiat. Si ce dernier est d’un mois, et que le montant des fournitures est la moitié du montant des ventes, il en résulte une contrainte de trésorerie égale à un quart du poste client, ce qui pour la plupart des entreprises est normalement gérable.

Il en va différemment si l’entreprise continue à opérer et que ses clients sont en défaut de paiement, ou bien si l’entreprise vend directement à des clients finals, qui paient cash. C’est ici qu’on voit qu’avoir un BFR négatif, notamment dans le commerce, n’est pas toujours un avantage du point de vue de la trésorerie.

D’une manière générale, on voit que le choc conjoncturel que nous vivons, à l’inverse du choc de 2008 qui, d’origine financière, s’était transformé rapidement en un énorme choc sur la demande, n’en aura probablement pas des conséquences aussi fortes sur la dette commerciale. de garanties sur la dette commerciale (via par exemple des garanties données au secteur de l’affacturage ou au secteur de l’assurance-crédit, comme l’a été le produit CAP en 2009) ou par un moratoire sur les factures d’eau, de loyer et d’énergie, sous certaines conditions. La BPI s’est engagée notamment à garantir jusqu’à 90% des crédits de trésorerie des PME auprès des banques. Et l’État met en place un fonds de 300 Md€ pour que les PME aient accès à des financements jusqu’à 25% de leur chiffre d’affaires à des taux d’intérêt bas. L’État pourrait aussi autoriser des délais de la TVA (dont le délai est à 30 jours), outre ce qu’il permet sur l’IS et la TCE, un mouvement auquel il répugne aujourd’hui, donnant priorité à d’autres formes d’aide. Enfin, il doit renforcer de toute urgence les dispositifs de surveillance des grandes entreprises pour qu’elles ne profitent pas de leur position de force vis-à-vis de leurs fournisseurs de taille plus modeste pour alléger sur leur dos leurs inquiétudes s’agissant de la trésorerie.

Et le gouvernement vient de décider des aides en espèces aux TPE et indépendants : 1.500 €, auxquels s’ajoutent éventuellement 2.000 €, si le chiffre d’affaires baisse de moitié.

Les risques de défaut concernent également les financements longs. Les mesures à prendre ici concernent les aides envers le secteur financier qui doit impérativement continuer à fonctionner. S’il y a donc des moratoires de paiement aux banques, il importe qu’il y ait en parallèle des garanties publiques sur les prêts. Il faut aussi des prolongations du délai standard pour la dépréciation des créances en défaut, complétées par des contraintes sur les distributions de dividendes des banques (les banques font toujours l’analyse, très contestable, que la rétention de dividendes va pénaliser leurs cours en Bourse), etc.

Ce sont de loin les dettes salariales les plus embêtantes, à la fois à court terme : il faut payer les salaires, et à moyen terme : licencier fait perdre à l’entreprise en capital humain et à un coût social important, qui se rajoute au choc sanitaire. Prenant exemple sur les mesures prises par le gouvernement allemand pendant le choc de 2008, le gouvernement français donne une priorité absolue à l’aide au chômage technique : le salarié est renvoyé chez lui, mais n’est pas renvoyé de l’entreprise. Le coût de la mesure est principalement pris en charge par l’État, secondairement par l’entreprise (en contribution au salaire du salarié mis en chômage technique) et par le salarié (en moindre salaire). Si l’entreprise reste en activité, le chômage technique permet une réduction du nombre d’heures de travail de tous, plutôt que le licenciement de certains. C’est ce qui oppose les gouvernements européens au gouvernement fédéral américain, et ce qui explique, sachant la facilité à licencier aux États-Unis, que le taux de chômage va fortement grimper là-bas, beaucoup plus qu’en Europe.

En pratique, le gouvernement français vient de décider de prendre en charge intégralement les indemnités à verser au salarié, ceci jusqu’à 4,5 SMIC. Ce n’est donc qu’au-delà que l’entreprise prendra le coût en charge. Quant au salarié, on en reste à la règle habituelle d’une indemnité à 84% du salaire net, de sorte que sa contribution est de 16%. Ceci devrait, si le choc ne devait durer trop longtemps, ne pas faire exploser la courbe du chômage et maintenir une bonne part du pouvoir d’achat des ménages concernés. Par contre, le coût budgétaire en sera très lourd : les 8,5 Md€ déjà programmés sur ce dispositif (sur les fermetures liées aux seuls risques sanitaires) vont être très rapidement épuisés, s’il en en juge par les 200.000 entreprises déjà rentrées dans le programme.

À ce jour, le coût d’ensemble des mesures est estimé à 45 Md€, soit deux points de PIB, principalement en raison des différés fiscaux et du plan d’aide au chômage technique. Le montant des garanties publiques qui pourront être écrites sur les créances bancaires est quant à lui de 300 Md€. Il est très probable que ces montants seront ajustés à la hausse, notamment si l’on en juge, sans parler de l’Allemagne, par ce qu’avance le Trésor britannique pour sa propre économie, à savoir 3 points de PIB, avec un programme très ambitieux de soutien au chômage technique ; ou encore les Pays-Bas, avec 2,5 points de PIB..

Une très bonne indemnisation des salariés retirés de la production pose toutefois un problème en l’endroit de ceux des salariés soumis à l’obligation de poursuivre le travail parce que dans des secteurs dits essentiels. L’impératif social l’emporte sur tout, mais il doit être prévu des formes de compensation pour les gens et les entreprises maintenues au travail, avec d’ailleurs un risque supplémentaire sur leur santé.

 

Et la politique monétaire ?

Elle a un rôle moins important, en tout cas qui ne passe pas forcément par une baisse de ses taux d’intérêt. Que les prêts soient fournis à 1% ou à 0,25% est d’une importance très secondaire quand une entreprise emprunteuse se débat dans une crise de liquidité. Sa fonction principale consiste à s’assurer que le système financier n’est pas menacé et continue à tourner, et secondairement qu’elle puisse alléger le financement public, notamment par des rachats de dette de l’État, au plus du choc conjoncturel. L’idée de monnaie hélicoptère est relancée par certains, mais ceci s’applique avant tout aux États-Unis où, comme on l’a vu, des distributions d’argent frais aux ménages sont rendues nécessaires. Comme l’indique un billet récent de Vox-Fi, « La monnaie hélicoptère pour relancer la zone euro ? », la monnaie hélicoptère n’est qu’une modalité particulière de financement par l’État d’une allocation individuelle généralisée. Elle ne pèse pas sur le déficit public, mais dégrade les fonds propres de la banque centrale. C’est donc avant tout un traitement comptable différent d’une solution économique identique.

Ce résumé décrit à peu près l’ordre de décisions prises par les responsables politiques en ce moment en France, et l’on n’a pas d’objection de fonds à présenter, sauf pour juger que le paquet, bien ciblé, est probablement encore un peu court pour affronter le choc conjoncturel présent.

 

Et l’Europe ?

Le virus, qui bloque les économies, est le type même du choc qu’on appelle « symétrique », c’est-à-dire qu’il frappe ou va frapper tous les pays de l’UE. Mais tant les délais dans l’attaque virale que la capacité au système de santé du pays à absorber le choc font que ses effets sanitaires peuvent différer fortement d’un pays à l’autre, et par malchance les pays les plus atteints à ce jour sont ceux dont les finances publiques, et dans le cas de l’Italie la croissance, sont les plus dégradées. Si l’Union a un sens, cette calamité appelle des actions transversales de solidarité d’autant que les pays favorisés ne peuvent plus invoquer l’argument de l’aléa moral, stigmatisant la mauvaise gestion des pays en difficulté pour s’éviter d’ouvrir la bourse dans ces actions de solidarité. Le confinement vaut pour les gens, pas pour les pays de l’UE.

À ce jour, il n’y a qu’au travers de l’action de la BCE que l’élément redistributif joue (si ce n’est la maigre entraide sanitaire). C’est bien budgétairement que cette solidarité doit se manifester. C’est le débat politique du moment au niveau de Bruxelles.