Les États-Unis ont les meilleures universités au monde du point de vue de la performance académique. De nombreux facteurs l’expliquent : le niveau de richesse du pays, l’afflux considérable des universitaires allemands fuyant le nazisme (ce qui a détruit une bonne part de l’université de ce pays) mais surtout une politique consistante conduite depuis plus d’un siècle d’une éducation de qualité au niveau primaire et secondaire (et une éducation largement gratuite au moins jusque dans les années 60). Les pays européens sont restés scandaleusement à la traîne. En 1944, 2/3 des soldats américains en Europe avait le niveau bac ; en 1958 en France, seuls 10 % des garçons d’une classe d’âge avait le bac, et 8,3 % des filles. Voir l’article fondateur du démographe JC Chesnais en 1975.

La suite a été moins heureuse : à compter des années 70, les États-Unis ont relâché fortement l’effort pour l’enseignement primaire et secondaire, de sorte qu’ils sont aujourd’hui bien derrière de nombreux pays d’Europe et d’Asie en qualité d’enseignement. Mais les universités ont poursuivi leur trajectoire, devenant plus sélectives et, pour les meilleures d’entre elles, accroissant fortement leurs moyens.

Il n’est donc pas étonnant que ces universités étatsuniennes d’élites attirent autant les étudiants étrangers : la fréquentation de ces étudiants était de 305 000 en 1980 ; en 2017, on a dépassé le million. Ce nombre représente un cinquième du total mondial d’étudiants qui étudient dans un pays autre que le leur.

On le voit sur le graphique qui suit. Il reporte le nombre d’étudiants (échelle de droite) et leur part dans le total de la population étudiante (de gauche) selon les trois types de diplômes (bachelor, soit bac +2 ; Master, bac + 5 ; et PhD, soit > bac +7). Il provient d’un article très documenté paru dans le Journal of Economic Perspectives, Winter 2021, qui fait un dossier spécial sur le sujet. On y voit une proportion de PhD qui fait plus que doubler, et près d’un triplement pour les Masters et les Bachelors. Les gros bataillons viennent de Chine (320.000 en 2017), d’Inde (142.000) et, notons-le, de Corée du Sud (56.000).

 

Sachant le coût des études aux États-Unis, cela représente une masse très importante de revenus, soit 44 Md$ en 2019, allant directement dans la poche des universités et également dans la balance des paiements. (Un calcul simple indique que les droits annuels acquittés sont de l’ordre de 44 K$ par étudiant, chiffre qui ignore les coûts annexes de l’éducation, logement et autres.)

Les avantages sont nombreux pour les universités et l’économie étatsunienne : une source de revenus considérable pour les universités qui leur permettent d’accroître leur attractivité et leur capacité ; un flux de recrutement de haut niveau pour l’industrie américaine sachant les facilités organisées entre un visa d’étudiant et l’obtention d’un emploi par la suite, particulièrement dans les secteurs de l’informatique et de la santé. On estime que 70 % des étudiants étrangers qui atteignent le niveau PhD reçoivent un visa de cinq ans (sans qu’on sache s’ils utilisent pleinement cette faculté). Beaucoup de ces bons étudiants dans la filière PhD demeurent sur place sur des fonctions d’enseignement et de recherche (au détriment, il va de soi, des universités étrangères qui souvent les ont formés).

Mais il n’y a pas que des avantages. Cette ruée vers les études supérieures aux États-Unis pour des étudiants qui sont en général très aisés financièrement encourage une tendance de fond, à savoir une hausse régulière du coût des études. Le mécanisme ressemble d’ailleurs à ce qu’on a pu observer dans le secteur de la finance : un star-système où des professeurs vedette reçoivent des salaires stupéfiants et souvent des décharges d’enseignement, ceci alimentant l’inflation des coûts et une désaffection pour les charges d’enseignement non gratifiantes. Il n’est pas certain que la performance moyenne du système se soit accrue. Quantité d’universités étrangères, bien moins prestigieuses, forment tout aussi bien le gros de leurs étudiants. On signale aussi une éviction croissante des étudiants américains, soit par le coût des études, soit parce que le gros des postes disponibles dans les bonnes universités sont pris par des étudiants étrangers qui paient mieux. Ainsi, on estime que 17 % des diplômes bachelors en math vont à des étrangers, mais le chiffre monte à 62 % pour les masters en science informatique et 55 % pour ceux en ingénierie. Cette pénalisation joue aussi pour les salaires en sortie d’université, les diplômés étrangers acceptant des plus bas salaires que les nationaux.

On parle beaucoup aux États-Unis d’un système qui rentre en crise, victime de ses succès. La crise du Covid l’a montré, les étudiants et leur famille s’aperçoivent qu’ils paient souvent fort cher et s’endettent lourdement, pour des études qui leur rapportent moins qu’auparavant. Beaucoup d’universités voient le risque pris à dépendre trop de ce flux importé. Les pays d’apport, notamment la Chine, améliorent à grande vitesse leur propre système éducatif, ce qui risque de tarir le flux ; enfin, une politique de visas erratique et un accueil beaucoup moins ouvert qu’il y a quelques années, suite à un certain repli des mentalités américaines, explique aussi la baisse du flux entrant.

 

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Ceci ne doit pas cacher qu’il y a un relais de croissance, cette fois-ci à l’exportation, sous la forme de services d’enseignement : en matière de programmes, de manuels, de visios et de « MOOC », autant de choses qui participent aux échanges mondiaux de connaissance et qui aide, pour le bon et le moins bon, à un formatage du système universitaire du monde entier sur le modèle américain, une forme de soft power à ne pas négliger.

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Et un dernier graphique « pour la route » : la proportion de prix Nobel attribué depuis 1870 entre les grandes nations États-Unis, Allemagne, France et Royaume-Uni. La part des États-Unis est de 70 % environ avec un petit déclin récent. On y voit l’effondrement allemand sur longue période, par rapport à la grande époque bismarkienne (graphique tiré du dossier du JEP cité plus haut.)

 

 

Et au niveau des institutions, la domination étatsunienne est sans égal : entre 1981 et 2016, sur les 21 institutions rapportant le plus de prix Nobel au monde, 18 sont des États-Unis. Seuls Cambridge (n°8), Nagoya (n°16) et Oxford (n°21) font exception. Les institutions françaises sont très loin, on le sait.

 

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